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L¨Islam et la Bretagne
Il y aurait aujourd'hui en Bretagne entre 200
000 et 250 000 musulmans, ce qui est relativement peu par rapport
à bien d'autres régions de l'hexagone, où ils
seraient désormais au total entre 6 et 8 millions. Dans
l'ensemble, l'intégration de ces nouveaux Bretons se passe assez
bien, mais, en Bretagne comme ailleurs, il se pose pour tous ceux qui
veulent pratiquer leur foi, un problème de structures d'accueil.
Il existe aujourd'hui en France moins de 1 800 mosquées ou
salles de prière alors qu'il en faudrait beaucoup plus pour
répondre aux besoins. C'est aussi le cas en Armorique.
Il
y a actuellement des centres culturels islamiques à Ancenis,
Brest, Châteaubriant, Guingamp, Lanester, Lorient, Nantes,
Quimper, Rennes, Saint-Brieuc, Saint-Herblain, Saint-Nazaire, Vannes et
sans doute encore ailleurs; d'autres sont en projet.
L'une des
premières mosquées de Bretagne a été
ouverte en 1980 à Nantes, dans le nouveau quartier de Malakoff,
en bordure de la Loire, sous la municipalité Chenard
(1977-1983). La mosquée Al Forqan, qui est largement ouverte
à la visite, a été installée dans une
ancienne chapelle catholique dédiée à saint
Christophe, désaffectée après l'ouverture de la
nouvelle église paroissiale Saint-Marc en 1970. Depuis, deux
autres centres culturels islamiques ont été
créés dans l'agglomération nantaise.
À
Rennes, le premier centre culturel islamique a été
créé en 1983 sous la municipalité Hervé en
ZUP sud, en dépit de la vive opposition d'un certain nombre de
personnes et de groupes; après un quart de siècle
d'existence, on ne peut que constater une parfaite intégration
de ce centre dans un quartier où vivent en harmonie de nouveaux
Bretons originaires de nombreux pays du monde et partageant des
cultures et des religions ou philosophies très diverses. Un
deuxième centre islamique a été ouvert à
Rennes à la fin de 2006, sans faire la mondre vague... Il y a
bien eu encore ici ou là quelques actes de malveillance
isolés, des inscriptions xénophobes, une attaque contre
la salle de prière de Quimper, mais globalement l'existence de
ces lieux de rencontre et de pratique religieuse,
particulièrement intense au moment du ramadan, ne pose pas de
réels problèmes .
L'histoire des relations de la
Bretagne et des Bretons avec le monde musulman est une longue histoire
qui n'a pas encore fait l'objet d'aucune grande étude
d'ensemble. Cette histoire a été longtemps une histoire
conflictuelle. Des Bretons ont participé à la
reconquête de la péninsule ibérique : un
frère de Nominoë aurait combattu contre les musulmans à
partir des derniers petits bastions chrétiens des montagnes du
nord de l'Espagne, des Bretons ont participé à la reprise
de Lisbonne et encore à la prise finale de Grenade en 1492. Les
Bretons ont surtout été nombreux à participer aux
croisades (en breton « Brezelioù ar Groaz »,
les guerres de la croix) en Orient, en Palestine, en Égypte et
à Tunis; plusieurs ducs de Bretagne y ont participé en
personne; ces vastes campagnes militaires de l'occident chrétien
contre l'orient musulman ont été aussi l'occasion de
rencontres et d'échanges, ainsi que l'a bien mis en valeur
l'historien Jean-Christophe dans son récent livre « L'Orient des Bretons du Moyen Âge » (Ar Falz, 2007, 267 pages)...
Les
activités maritimes bretonnes ont été
gênées jusqu'au XVIIIe siècle par les attaques des
pirates barbaresques dans l'Atlantique, parfois tout près de nos
côtes, et de nombreux marins bretons faits prisonniers se sont
retrouvés vendus comme esclaves sur les marchés d'Alger,
de Tunis ou de Salé. Les États de Bretagne,
prédécesseurs du Conseil régional, ont dû
voter régulièrement des sommes importantes pour le rachat
de la liberté de Bretons réduits à l'esclavage en
terre d'Islam... Des marins bretons ont mené plusieurs fois des
attaques militaires contre les « nids » des pirates barbaresques en Afrique du Nord.
Mais
il y a eu aussi, il faut le souligner fortement, des Bretons qui se
sont pris de passion pour la civilisation musulmane et qui ont
été des « passeurs » entre les terres d'Islam et l'Occident. Le Vitréen
Claude-Étienne Savary (1749-1788) fut l'un des plus remarquables
d'entre eux. Il séjourna pendant trois ans en Égypte et
maîtrisa bientôt parfaitement la langue du pays, puis il
passa deux années dans les îles grecques, alors sous
domination turque. De retour en Europe, il se consacra dès lors
à la publication de ses travaux et, en 1781, il fit
paraître une belle traduction du « Coran » (qui devait être rééditée en 1798, en 1821
et encore en 1829). En 1784, il réunit les plus belles
pensées du Coran sous le titre « Morale de Mahomet ou Recueil des plus pures maximes de Mahomet », avant de faire paraître en 1785, puis 1798, ses fameuses « Lettres sur l'Égypte » (qui ne quittèrent pas Bonaparte pendant l'Expédition
d'Égypte). En 1789, peu après sa mort, on fit
paraître « Les amours d'Anas-Eloudji » et « Ouardi, conte traduit de l'arabe » et ce n'est qu'en 1813 que fut publiée sa « Grammaire de la langue arabe vulgaire et littérale » qui avait pour principal objectif de permettre aux voyageurs et commerçants de comprendre et parler l'arabe...
Pour
terminer ce survol trop rapide, on doit rappeler que c'est en Bretagne
que se rencontrent chaque année, depuis plus de 50 ans, croyants
chrétiens et musulmans dans une
prière commune, le dernier dimanche de juillet, au hameau des
Sept Saints, à l'issue du pardon annuel. Cette rencontre entre
chrétiens et musulmans est sans
doute unique en Occident; on en doit la création, en 1954, au
grand orientaliste Louis Massignon (1883-1962), professeur au
Collège de France, spécialiste de la mystique de l'Islam
et passionnément attaché à la Bretagne. Il avait
été frappé par le fait qu'on
vénérait en Bretagne depuis des siècles les sept
jeunes martyrs chrétiens d'Éphèse (dont une belle
gwerz en breton relate longuement l'histoire), les mêmes qui
figurent dans la sourate 18 du « Coran », qui est lue dans tout le monde musulman lors de la prière du vendredi.
Ce
symbole très fort peut aider à vaincre la peur de l'autre
et favoriser le dialogue entre tous. Il ne s'agit pas de faire table
rase de notre histoire et de notre identité comme dans le roman
de Léon Lapeyssonie, mais, en restant nous-mêmes, de nous
connaître et de nous reconnaître. Cette ouverture aux
autres cultures est précisément une des composantes
fondamentales de l'identité bretonne.
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