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Nicolas Sarkozy ou la présidence de la peur. A la toute fin de ses Thèses sur le concept d’histoire, Walter Benjamin rappelle une vieille sagesse qui devrait toujours nous inspirer. On le sait, ce texte prophétique résonne encore comme un signal d’alarme : écrit en 1940, dans les semaines qui précèdent le suicide de l’auteur au passage de la frontière franco-espagnole, quand il était minuit dans le siècle, il nous enseigne durablement que la pire barbarie peut surgir de la plus haute culture. Du moins, si nous laissons aller l’histoire comme si elle ne dépendait pas de nous.
Cette lucidité douloureuse s’appuyait donc sur la remémoration d’un ancien savoir, aux sources du judaïsme et, partant, des monothéismes. Benjamin se souvient que, dans l’Ancien Testament, il est interdit aux juifs de prédire l’avenir, « car en lui, ajoute-t-il, chaque seconde était la porte étroite par laquelle pouvait passer le Messie ». En version laïcisée, le Messie est la figure de l’événement : de l’inattendu et de l’imprévu, du surgissement demain de ce qui nous paraît improbable aujourd’hui, de l’incroyable et de l’impensable.
Le journalisme d’information, comme chronique ouverte de l’histoire immédiate, tout comme les politiques d’émancipation, comme invention réaliste de l’impossible, ne devrait jamais oublier cette mise en garde. Carrefour mouvant de possibilités, entre impasses et avenues, fourvoiements et dégagements, emballements et encombrements, l’histoire n’est jamais écrite. Et vouloir la figer à l’avance, en fermant son horizon par un pronostic définitif, c’est se préparer à la subir plutôt que s’apprêter à l’inventer.
Ainsi en va-t-il de notre France, et de ce que lui fait subir ce pouvoir en perdition dont Sarkozy est autant le symptôme que le symbole. Il est certes possible que cette présidence finisse par s’effondrer sur elle-même, à la manière d’un château de cartes qui, dans sa chute, révèle sa fragilité consubstantielle. Depuis l’été 2009, tous les indices vont dans ce sens, alimentant un doute tenace dans les rangs de la majorité. Et la démonstration fut plus rapide que prévu.
Prématurément usé, vieilli et fatigué, selon les mots malchanceux de Jospin à propos de Chirac en 2002 et, soudainement, devenus pertinents à propos de cette présidence énervée et agitée, le sarkozysme est d’abord victime de lui-même. Son aveuglement narcissique est une incompétence pratique. Plus occupé de sa personne que de l’intérêt général, il étale clientélisme et népotisme, privatisation du public et publicisation du privé, avidité et inefficacité. Pendant ce temps-là, le monde tourne, s’emballe et se transforme – et la France, sous Sarkozy, s’en isole et s’en détache, à la manière d’un astre mort.
En ce sens, sa violence symbolique, en actes comme en paroles, exprime sa faiblesse intime, tant le fossé est immense entre les défis du moment et les capacités de celui qui, en notre nom, devrait les affronter. Seule l’illusion créée par une politique devenue spectacle et fiction a pu créditer ce pouvoir d’une compétence qu’il n’a jamais eue, un mouvement incessant lui donnant l’apparence d’une efficacité. Issu de la part d’ombre la plus ténébreuse du gaullisme, ce dont témoigne son soutien appuyé à Pasqua devant la cour de justice, le sarkozysme n’est qu’un tout petit monde dont la réussite est le fruit des renoncements, des naïvetés ou des faiblesses de ses adversaires, à droite comme à gauche.
Ce seul rappel suffit à mettre en doute un avenir déjà écrit. Si, en effet, les mêmes croient les jeux déjà faits, s’apprêtant à recueillir le pouvoir en 2012 à la manière d’un fruit mûr, ils se trompent sévèrement. Ou plutôt ils pèchent par imprudence et inconscience. Car ce pouvoir sait qu’il subit un rejet passif, plutôt qu’une dynamique active. Ce n’est pas l’opposition qui, pour l’heure, le fait reculer, mais ce sont ses propres fragilités qui le déstabilisent. Aussi a-t-il le temps de se refaire, à l’abri de ce bunker institutionnel qu’est le palais de l’Elysée.
Et nous savons, d’ores et déjà, comment il va occuper ce temps : en jouant sur la peur, en faisant de la peur son seul programme, peur de l’autre et de l’âge, peur du présent et peur du futur. Entre burqa et retraites, sa stratégie est de diversion et de division : imposer un agenda à mille lieues des préoccupations immédiates de nos concitoyens, tout en brandissant des thématiques supposées embarrasser la gauche. C’est pourquoi la seule bonne question n’est pas de savoir si cette présidence est déjà finie, mais comment, en s’opposant avec autant d’unité que de détermination à sa politique, nous ferons en sorte qu’elle se termine vraiment.
Tss
 Article du 06/05/2010 / 14:25:35
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