Islamophobie : Les convertis suisses posent problème. En Suisse alémanique le choix d’une adolescente de 17 ans de se convertir à l’islam, de troquer ses baskets de volley contre un voile noir et de s’afficher aux côtés d’un représentant du Conseil central islamique suisse ravive les discussions
Ferah U. a 17 ans et depuis l’émission Arena de vendredi dernier, son visage cerné d’un voile noir est familier en Suisse alémanique. «Je porte ce voile de mon plein gré», assure-t-elle en dialecte. Car la jeune fille a brusquement abandonné jeans et baskets de volleyball, changé de vie. Née en Suisse, dans une famille d’origine kurde alévie installée à Köniz, elle est apparue transformée sur le plateau aux côtés du secrétaire général du Conseil central islamique suisse (CCIS), Naim Cherni, présenté comme son «mari». Pour ses parents, dont elle a quitté le domicile, il s’agit d’une «instrumentalisation». Hier dans le Tages-Anzeiger, la jeune fille a parlé de mise sous pression par sa famille qui «n’accepte pas» l’islam sunnite qu’elle a choisi depuis neuf mois. Son histoire, comme celle des dirigeants du CCIS, a révélé les peurs que suscitent les jeunes Suisses qui se tournent vers un islam militant. Susanne Leuenberger, chercheuse à l’Université de Berne et spécialiste des conversions, analyse le phénomène.
Le Temps: Comment lisez-vous ce choix d’une adolescente qui change de religion et affiche son orientation stricte?
Susanne Leuenberger: C’est difficile de juger. Son cas se détache de la plupart des conversions musulmanes que j’ai analysées en raison de ses origines. Dans toute conversion, l’environnement familial n’est jamais très heureux de ce choix, car beaucoup de questions surgissent, surtout face à l’islam. De plus, cette fille a choisi une forme stricte. Cela dit, le fait qu’elle téléphone à ses parents, s’adresse aux médias laisserait penser qu’elle cherche à légitimer son choix.
– Quelles sont les motivations de conversion à l’islam en Suisse? – Deux tiers se font dans le cadre d’une relation amoureuse ou d’un lien particulier avec une personne musulmane. Ce sont surtout des femmes qui se convertissent via le mariage. Il y a aussi bien sûr l’attrait pour la religion en elle-même, ce contact direct à Dieu, ces ouvertures vers une expérience intérieure en cas d’orientation soufie. Et puis cette tentation de vivre l’ambivalence entre l’étranger et le suisse. Dans le cas du CCIS j’y lirais aussi une volonté de provocation, peut-être liée à la jeunesse de certains membres.
– Remarque-t-on une tendance vers un engagement plus radical?
– Ce qui est nouveau est souvent fait de manière plus intensive. Dans ce cas, on s’engage, on exerce de manière plus assidue les pratiques musulmanes, comme la prière. Il faut aussi se légitimer socialement, prouver que cette conversion se fait dans le respect. Cela doit permettre de stabiliser son identité. Bien souvent cette pratique perd de son intensité après quelques années. Cela dit, dans le cas des dirigeants du CCIS, ils se sont convertis il y a plus de dix ans.
– Que répondre aux craintes d’instrumentalisation?
– Je crois surtout qu’il ne faut pas faire mousser le débat. Il s’agit d’une très jeune association. J’ai assisté à des rassemblements et ai pu voir que l’auditoire n’est pas homogène. C’est surtout la couverture médiatique qui sert ce Conseil, car il parvient à se mettre en scène.
– Faut-il redouter un amalgame face aux convertis?
– Il y a bien sûr ce lieu commun qui pousse à juger tous les convertis comme des radicaux. Cela explique sans doute cet engagement de nombreux Suisses convertis comme «médiateurs». Certains s’engagent pour faciliter l’intégration de musulmans étrangers en leur enseignant la langue. D’autres ont envie de présenter la religion au reste de la Suisse.
Anne Fournier pour letemps.ch
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