Le cheikh qui prône un islam de paix

Khaled
Bentounes, dans sa propriété de Bar-sur-Loup, un ancien
mas au parfum de lavande et de kiwi, situé à quelques
kilomètres de Grasse. : Ouest-France
Khaled Bentounes, 60 ans, incarne le renouveau du soufisme, une
branche spirituelle et humaniste de l'islam. En juillet, à
Mostaganem, en Algérie, il fêtera les cent ans d'un lieu
ouvert au dialogue religieux, fondé par son
arrière-grand-père.
«Le coin est très isolé, le taxi ne trouvera pas ! » Chaaban Salhi, un disciple du cheikh, sourit en prenant les hauteurs de
la vallée du Loup qui slalome entre les montagnes de
l'arrière-pays niçois. On accède à la
propriété du maître - « cela ne s'invente pas ! » - par le chemin... du Paradis.
Un
« cheikh » est un maître. Le cheikh d'une
confrérie soufie est celui qui a reçu un enseignement
pour guider les autres vers une renaissance spirituelle, la rencontre
de Dieu, à travers des rites d'initiation. Le soufisme est un
courant mystique, « l'islam du milieu, une sagesse millénaire, une thérapie de l'âme », selon Khaled Bentounes.
Lui est devenu cheikh en 1975, à la mort de son père. Il avait 26 ans. « Je ne m'y attendais pas, j'avais choisi une autre voie... Je portais les cheveux longs, un blouson de cuir noir. » Les années étaient hippies et ce fils de cheikh
travaillait à Paris, dans l'import de vêtements. Il
était amoureux de sa femme, Évelyne, une Normande,
langeait la petite Sophie qui venait de naître. Il aimait les
discussions avec ses amis étudiants, d'Oxford et de Cambridge. « C'était
la mondialisation avant l'heure. Tous les jeunes voulaient aller en
Inde, chanter ensemble, coucher ensemble... »
Mais
l'héritier se fait attraper au collet par le conseil des Sages
de sa confrérie. On mise sur lui, sur la modernité, pour
écrire une nouvelle page d'une saga familiale et soufie, que
l'histoire de l'Algérie n'a pas épargnée...
Elle
commence en 1869, par la naissance d'Ahmed al-Alâwî,
l'arrière-grand-père paternel de Khaled Bentounes, un
pauvre cordonnier de Mostaganem. Sa personnalité, ses
écrits ont marqué ceux qui l'ont rencontré. Marcel
Carret, médecin français, athée, appelé
à son chevet en 1920, l'a trouvé. « d'une beauté christique ». En 1909, il afondé une nouvelle confrérie, « ouverte aux autres religions. » Dans sa zâwiya, un
ensemble de maisons et jardins, on croisait l'écrivain
René Guénon, le peintre Gustave-Henri Jossot, le
géographe Augustin Berque...
L'administration coloniale
française a fini par se méfier de cet homme
charismatique. Elle a muselé son journal où il appelait « le peuple algérien à prendre conscience de son identité et de sa culture ».
À sa mort, en 1934, le grand-père, puis le père de
Khaled Bentounes, assument à leur tour le rôle de chef
spirituel de la confrérie Alâwiya. C'est dans « ce refuge » qu'il naît, en 1949. Une enfance heureuse, rebelle - il
sèche souvent ses cours de Coran - et protégée.
'Ils se sont éloignés du prophète'
Mais déjà, la guerre d'indépendance est là. « Mon père a transformé la zâwiya en antenne de la Croix Rouge ».
Le FLN et les Français accusent tour à tour les soufis de
ne pas choisir de camp. Les socialistes algériens en place, les
affaires du cheikh ne vont pas s'arranger. Ils sanctionnent cette
communauté qui ouvre ses portes aux étrangers,
éduque la jeunesse. « Mon père a été jeté en prison. Il en sortira le corps brisé mais la foi intacte... »
L'islam
traditionnel, les mollahs chiites et les oulémas sunnites, ont
toujours considéré les soufis avec méfiance. De
son côté, Khaled Bentounes les juge souvent trop
attachés aux interprétations juridiques du Coran : « À force de durcir, d'épurer, ils se sont éloignés du prophète. » Face à la montée de l'extrémisme religieux,
aujourd'hui, certains pouvoirs laissent le soufisme renaître. Au
Maroc, par exemple, où l'enseignement du maître Sidi
Hamza, est très prisé, notamment par le chanteur
français Ab al-Malik. En Algérie, où le
président Bouteflika accueillera en juillet, le centenaire de la
confrérie Alâwiya qui compte quelques milliers de membres,
en Algérie et dans le monde. « Je l'ai rencontré, il est ravi que cela se déroule à Mostaganem. »
Depuis 1975, Khaled Bentounes a travaillé avec patience à ce renouveau du soufisme. « Je suis devenu un nomade », dit-il, un pied en France (il a créé les scouts musulmans de France) et l'autre dans le monde « pour encourager les initiatives de paix. » Homme
du dialogue interreligieux, il se revoit, à la veille de la
guerre de Gaza, à la conférence internationale des imams
et rabbins : « Nous assistions impuissants, au déclenchement de ce terrible événement. »
À 60 ans, Khaled Bentounes est devenu un sage. Il a en main les clés du mystère divin, « l'amour de l'autre », et en mémoire les derniers mots de son père : « Patiente et fais patienter. Ce qui te paraît amer maintenant sera peut-être doux demain. »
Christelle GUIBERT.