MARCEL HARTMANN
Elia
Suleiman, acteur et réalisateur de "The Time That Remains" ("Le
Temps qu'il reste"), en compétition au 62e Festival de Cannes.
L'entrée en compétition du troisième long métrage d'Elia Suleiman renvoie à un souvenir que l'incessante prolifération du
cinéma rend presque lointain : celui du choc constitué
par la découverte de Chronique d'une disparition (1996), suivi d'Intervention divine (2002). Ces deux films propulsaient soudainement le cinéma
palestinien, du moins comme réalité esthétique,
sur le devant de la scène internationale, en même temps
qu'ils révélaient un très grand metteur en
scène. Un de ces réalisateurs-acteurs de la trempe d'un Nanni Moretti ou d'un Joao Cesar Monteiro, dont la présence dans ses propres films
équivaut, entre burlesque lent et rage contenue, à un
puissant effet de signature. Avec cette caractéristique
nécessairement plus vive dans le cinéma de Suleiman, qui
veut que l'occupation de ce territoire par le cinéaste y
revêt une dimension politique encore plus brûlante.
Après sept ans d'absence, au terme d'un processus de
production compliqué, le cinéaste nous revient donc avec The Time That Remains. En langage hollywoodien, on pourrait définir ce film comme un "prequel",
qui nous renvoie aux origines du héros de la série. Une
large part de ce film d'inspiration autobiographique est donc
consacrée aux parents du réalisateur.
L'action du film débute à Nazareth, la ville natale du
cinéaste, en 1948, avec son père en combattant
défait, et s'y termine de nos jours, tandis qu'Elia Suleiman
vient visiter sa vieille mère devenue veuve. C'est une
épopée stylisée à la manière d'un
album photographique du destin de ceux qu'on appelle les Arabes
israéliens, ces Palestiniens qui sont demeurés dans les
frontières de ce qui allait devenir l'Etat d'Israël.
C'est surtout une évocation elliptique, découpée
en quelques grandes époques et en de multiples saynètes,
de la tragédie palestinienne à travers la chronique
intime d'une famille exposée aux soubresauts d'une histoire dont
ils sont les exclus.
Ces charnières historiques - la guerre de 1948, la mort de
Nasser, le déclenchement de l'Intifada, la construction du mur
de séparation , la Colonisation des Terres - sont autant de jalons symboliques posés
par le cinéaste pour mieux aller à l'essentiel. Soit
l'évocation des siens,les Palestiniens, les relations avec le voisinage, la vie
quotidienne dans ses détails les plus triviaux et
évocateurs : la couleur des murs de la maison, les chansons qui
berçaient les activités, les parties de pêche
nocturne de son père, les lettres écrites par sa
mère à la famille en exil, l'école
israélienne qu'il fréquentait petit garçon, le
concours de la meilleure chorale hébraïque du pays. Tout ce
matériau infime et irréfragable dont la mémoire
sensible est tissée, et qui atteste, plus efficacement que toute
revendication, d'une existence palestinienne qui perdure, envers et
contre tout, sur "le territoire" israélien lui-même.
Reste à savoir en quels termes. L'humour, cette politesse du
désespoir, en serait le maître mot. Un humour laconique,
presque muet, fondé sur la rigoureuse composition des plans et
des corps dans l'espace, sur la manière dont le cadre, toujours
fixe, accueille à chaque moment des gags d'une subtilité,
d'un dépouillement, d'une drôlerie incomparables.
On ne voit guère que la référence à Jacques Tati pour donner une idée de ces miraculeuses épiphanies de
l'esprit rieur dans une réalité passablement maussade. La
répétition y tient évidemment son rôle. Le
plat de lentilles de la tante Olga, régulièrement
jeté à la poubelle par le jeune Elia, le vieux voisin,
amateur de théories politiques fumeuses, qui menace de se
transformer en bonze à chaque défaite arabe sans jamais
parvenir à enflammer ses allumettes, les traversées
burlesques de l'espace par des corps qui se croisent ou se poursuivent.
Cet humour est d'autant plus vibrant qu'il recèle, à bas
bruit, tout un monde de tragédies, d'humiliations et
d'émotions. La scène où Suleiman fait mourir son
père comme on s'endort à force d'avoir beaucoup et
silencieusement souffert, le champ-contrechamp qui montre tour à
tour le visage de l'homme exténué et celui de son jeune
fils qui le regarde partir est à cet égard bouleversant.
Cette manière fragmentée et erratique, à
l'image du travail de mémoire, tient évidemment tout
entière sur l'adéquation entre le style et le propos qui
témoigne de l'immense talent de Suleiman. La frontalité
et le surcadrage, l'immobilité et le silence, nous parlent ainsi
d'un monde qui se trouve comme figé pour
l'éternité dans un ensemble plus vaste qui le
surdétermine. Un monde exproprié de son existence, et qui
n'en continue pas moins de puiser en lui-même les ressources de
sa pérennité. Ces ressources, Elia Suleiman les
transforme dans son film en poésie.