Le propos était souvent grossier, approximatif, voire
xénophobe et raciste, mais la voix de ce parti (seul à
soutenir cette initiative contre tous les autres partis) a
été entendue et la majorité de mes concitoyens a
finalement soutenu une initiative honteuse, inquiétante et
gravement discriminatoire. Il n’est point sûr qu’elle
soit reconnue valable au niveau de la Cour Européenne de Justice
mais les faits sont là : un peuple, dont le pays n’a
que quatre minarets et qui est moins touché que les pays voisins
par les crises sociales, a décidé de remettre en question
sa tradition millénaire de respect de la liberté de culte
en discriminant une communauté religieuse ciblée. Les
musulmans de Suisse, majoritairement bosniaques et turcs, n’ont
pourtant jamais posé de problèmes réels et les
autorités avaient de quoi se réjouir d’une
installation plus réussie et enrichissante.
Que s’est-il donc passé en Suisse ? L’UDC a
fait une campagne sur la peur et la méfiance avec des affiches
parfois proprement scandaleuses quant aux amalgames
véhiculés, notamment avec des minarets dessinés
sous forme de missiles, colonisant le drapeau suisse à
côté d’une femme portant la burqa. Tous les
stéréotypes accumulés avec le succès que
l’on connaît. Face à cette démarche lourde,
grossière et dangereuse, il faut faire le compte des
responsabilités : comment se peut-il qu’un tel
succès advienne alors que toute la classe politique s’y
opposait à l’exception d’un seul parti ?
Les Suisses de confession musulmane doivent entendre le
message : leurs concitoyens ont peur et se méfient
d’eux. Il importe qu’ils soient plus présents, plus
actifs dans la société et non pas seulement sur le mode
défensif quand il est question d’islam. Il s’agit
pour les citoyennes et citoyens suisses, de même que les
résidentes et les résidents, de s’engager dans les
débats de société (école, emploi,
économie, politique, culture, écologie, etc.) de
façon positive et constructive. De normaliser leur
présence en apportant une contribution humaine, éthique,
plurielle et citoyenne aux termes des débats en question. Cela
prendra du temps mais les mentalités évoluent aux
contacts des êtres et non dans de simples déclarations de
bonnes intentions.
Les politiciens ont aussi leur part de responsabilité dans le
résultat catastrophique du référendum. Si la
majorité des partis s’y sont opposés, on doit
relever que leurs positionnements par rapport à la
« question musulmane » ne sont pas toujours
clairs. Ils furent contre l’initiative mais en ajoutant
systématiquement un « mais » à leur
prise de position : ils se sentaient obligés
d’ajouter que l’islam posait un problème quant
à la violence, aux femmes, à
« l’intégration », etc. Or,
c’est exactement le message qu’a entendu et soutenu le
peuple suisse : au-delà des minarets, l’islam et les
musulmans font problème ! Il importe que les partis se
démarquent de cette politique de la méfiance, du discours
sur « l’intégration » après
trois générations, et enfin de cette frilosité
à reconnaître que l’islam est une religion suisse
(et européenne) et que l’immense majorité des
citoyens et des résidents musulmans sont et seront un atout pour
l’avenir de la société. Il est l’heure que
les partis politiques se réconcilient avec la politique et la
gouvernance et proposent des visions courageuses, constructives et
inclusives, qui tentent de concilier les politiques égalitaires
avec la gestion de la diversité. Ils ne peuvent pas
aujourd’hui reprocher à l’UDC de gagner en
étant populiste alors qu’eux-mêmes ne proposent plus
rien en matière de politique sociale et qu’ils surfent en
temps d’élection sur les mêmes thèmes
porteurs de l’insécurité, de l’immigration
voire même de l’identité et des valeurs
« suisses » (ou européennes). Le manque de
courage et de visions des partis politiques classiques, en Suisse et
à travers toute l’Europe, offre un boulevard au
succès des forces les plus populistes ou d’extrêmes
droites.
Les médias et les journalistes devraient enfin se poser de
sérieuses questions sur leur stratégie, s’il en
est. Car enfin au nom de la liberté d’expression
mariée à l’audimat, on entretient un climat qui
passe de controverses en controverses et nourrit immanquablement un
sentiment général de malaise et
d’insécurité. Des débats
« talk-shows » ; l’absence
d’approfondissement des questions ; l’information
courte, rapide, sans mise en perspective sont autant de
phénomènes qui façonnent des émotions et
des sensibilités populaires qui penchent vers la peur, le repli
et le rejet de « l’autre ». Le populisme
est toujours le vainqueur lorsque le débat est absent ou
mené dans des conditions où le propos simpliste et
superficiel aura forcément raison de l’argumentation
intelligente et raisonnable. La démocratie, ne tient pas
seulement au fait que tous puissent s’exprimer mais que tous
puissent le faire dans des conditions qui protègent
l’esprit critique et non pas qui conduisent à la
manipulation des instincts et des émotions populaires les moins
maîtrisés. Sans y prendre garde, et l’histoire nous
l’a prouvé, le racisme le plus odieux peut
s’installer démocratiquement dans une
société qui ne gérerait pas de façon
responsable et éthique l’usage de ses moyens de
communications. La responsabilité éthique des
journalistes consiste à sortir de la dictature de
l’audimat et du gain : la peur, la controverse et la
stigmatisation de « l’autre » fait de
l’audience et de l’argent et on a beau jeu ensuite de
critiquer l’évolution de nos sociétés alors
que les partis populistes utilisent les logiques même de nos
contradictions.
Les responsabilités sont partagées. La route sera
longue et dans mon dernier ouvrage, « Mon Intime
Conviction », je précise qu’il ne faudra pas
moins de deux générations pour dépasser les peurs
et les crispations actuelles. Il faut néanmoins que les citoyens
européens et suisses prennent leurs responsabilités en
s’engageant vers l’ouverture, en cherchant à mieux
connaitre l’autre, sa complexité, ses valeurs et ses
espoirs. C’est notre responsabilité commune et il faut
pour y faire face que nous cessions de nous lamenter et que nous nous
engagions ensemble, au nom de ce nouveau « nous »
qui nous définit, pour défendre les droits acquis,
l’égalité des êtres humains, leur
dignité et notre refus déterminé des populismes et
des rejets qui nous proposent un avenir de racisme et de conflits que
nous avons trop bien connus. C’est notre responsabilité
à tous si, enfin, nous cessons de rester silencieux et frileux
et que nous refusions de jouer aux victimes. "
Tariq Ramadan