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Toutes ces polémiques mènent vers la création du musulman imaginaire ?. Voilà près d'un an que la question de l'interdiction du voile intégral, revêtu par quelques centaines de femmes de confession musulmane en France, occupe le débat public. Alors que le gouvernement s'apprête à légiférer, la polémique s'est insensiblement déplacée, ces derniers jours, sur le terrain de la polygamie, de la fraude aux allocations familiales et des violences faites aux femmes. Dans la ligne de mire du ministre de l'intérieur, cette fois-ci, un homme, Liès Hebbadj, Français musulman de Loire-Atlantique, dont l'épouse a été verbalisée pour avoir conduit en portant un niqab. Multipliant les accusations, Brice Hortefeux menace de le déchoir de la nationalité française.
Auparavant, le «débat» sur l'«identité nationale» organisé par Éric Besson, le ministre de l'immigration, a donné lieu, cet automne et cet hiver, à une succession de propos à tonalité raciste, émanant de responsables de la majorité présidentielle. Percutées par le vote suisse sur les minarets, ces déclarations ont principalement visé la population musulmane, considérée comme distincte du «corps traditionnel français».

La machine à stéréotypes est en marche. Malgré des appels, à droite comme à gauche, contre les amalgames et la stigmatisation de l'islam, circulent les images du musulman irrespectueux des «valeurs de la République», polygame, arnaqueur de la CAF, violent, envahissant ou communautariste. Femmes et enfants n'échappent pas aux préjugés. L'épouse musulmane est identifiée à une victime consentante, tandis que le «jeune», lui, est présenté comme parlant verlan et portant sa casquette à l'envers.
Sous la direction d'Esther Benbassa, directrice d'études à l'École pratique des hautes études, le Dictionnaire des racismes, de l'exclusion et des discriminations (Larousse), publié récemment, éclaire et contextualise la construction d'un tel rejet. Le parti pris est d'y évoquer «tous les racismes, mais aussi toutes les formes d'exclusion et de discriminations» dans la mesure où celles-ci s'additionnent souvent et se combinent.
«Il y a un racisme et une xénophobie d'État»
Mais l'ouvrage s'interroge particulièrement sur le sort réservé aux musulmans dans la France d'aujourd'hui. Interrogée par Mediapart, Esther Benbassa rapproche la situation actuelle de «ce qu'ont vécu les Juifs à partir de la fin du XIXe siècle et jusqu'à la Seconde Guerre mondiale». Selon elle, «tout est fait pour montrer que la population arabo-musulmane est indésirable, qu'elle n'est pas intégrable et donc incompatible avec la République. Des pratiques comme le port du voile intégral ou la polygamie ont beau être ultra-minoritaires, elles apparaissent représentatives, en raison des déclarations politiques et médiatiques».
«La France, ajoute-t-elle, construit son identité contre l'autre. Il y a un racisme et une xénophobie d'État qui se conjuguent avec une mission civilisatrice, pas très éloignée de l'expérience de la colonisation. Les femmes en niqab? Il faut les émanciper. Les hommes polygames? Il faut les remettre dans le droit chemin. On n'est pas très loin non plus de la fin du XVIIIe siècle, quand il s'agissait de “régénérer” les Juifs.»
Dans un article intitulé «Comment peut-on être musulman en France?», le sociologue et politologue Vincent Geisser analyse l'élaboration de «la figure du “musulman imaginaire”, comme on a pu parler par le passé de “Juif imaginaire”». «Ces dernières années, écrit-il, le thème du communautarisme musulman est devenu central dans le débat public, généralement associé aux idées de “menace”, de “repli” et d'“enfermement identitaire”.
En résulte, selon l'auteur, «une forme de crispation identitaire, les acteurs majoritaires (“nous”) accusant les musulmans (“eux”) de véhiculer des principes et des valeurs contraires à l'intérêt national». «Nous sommes en présence d'une injonction paradoxale, souligne-t-il, où l'on exige des “Français issus de...” qu'ils donnent des gages de leur citoyenneté et de leur francité, tout en les renvoyant systématiquement à leur islamité. (...). Cette démarche relève moins d'un racisme classique de type biologique, puisque personne ne croit vraiment en l'existence d'une “race musulmane”, que d'un racisme de type culturaliste, à savoir d'une survalorisation de la différence culturelle et religieuse, interprétée comme facteur de difficile intégration sinon de non-intégration des populations postcoloniales à la communauté nationale».
Cette assignation suscite en retour chez les Français issus des migrations postcoloniales une «sorte de feed-back identitaire qui les pousse de plus en plus à se définir spontanément comme musulman dans la société française actuelle», selon Vincent Geisser.
Composé de 500 entrées classées par ordre alphabétique – des Africains-Américains au voile en passant par le colonialisme, l'excision et le hip-hop –, ce Dictionnaire est aussi constitué d'une chronologie sur l'histoire du racisme et des combats qui l'ont accompagnée. Son objectif, comme le rappelle Esther Benbassa dans l'avant-propos, est de «débanaliser» les mots qui reviennent sans cesse dans l'espace public afin de décrypter leurs usages et leurs effets, tantôt déformants, tantôt performatifs.
* Dictionnaire des racismes, de l'exclusion et des discriminations
Sous la direction d’Esther Benbassa
Edition Larousse
728 pages, broché, 28 €.
Par Carine Fouteau sur Médiapart relayé sur desirsdefraternite Article du 01/05/2010 / 11:06:49
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