Strasbourg : un laboratoire d’intégration pour l’islam en Europe ?
A l'intérieur de la grande mosquée. (FB)
Avec
plus de vingt mosquées, trente églises, treize temples
protestants, neuf synagogues et dix temples bouddhistes, Strasbourg
peut-elle montrer l’exemple en matière de cohabitation
religieuse en Europe, en particulier avec l’islam ? Pour
beaucoup, la création d'une faculté de théologie
islamique pourrait être une solution. Un projet
irréalisable en terre laïque française, mais pas en
Alsace qui jouit d’un statut local particulier et d’un
système de reconnaissance des cultes.
Fraîchement
élu président des Etats Unis, Barack Hussein Obama a choisi d’accorder sa
première interview à Al-Jezira. Lors de son voyage en
Europe, c’est d’Ankara qu’il a décidé
de lancer un message on ne peut plus clair : « Notre partenariat avec le monde musulman est crucial. Je suis des vôtres. » Pour le nouveau gouvernement américain, l’Islam constitue
une priorité. En Europe, par contre, à l’aube des élections européennes,
personne ne s’attaque à ce problème, du moins pas
de front. Les Européens se contentent de débattre de
l’opportunité d’intégrer la Turquie dans
l’UE.
14 millions de musulmans dans l’UE
Si vous vous inquiétez du fait que
76 millions de Turcs puissent modifier l’identité de
l’Europe (ou de l’UE), pensez qu’à
l’heure actuelle, 14 millions de musulmans (selon une
étude du ZentralInstitut Islam Archiv Deutschland) vivent dans
les Etats-membres de l’UE (en Europe, ils seraient plus de 50
millions) dont ils sont souvent citoyens. Tous les Etats membres ne
sont pas égaux face à la question. La France constitue un
cas intéressant, dans la mesure où elle abrite la plus
large communauté musulmane d’Europe (5,5 millions selon
des chiffres officieux). Et c’est justement en France,
république laïque par excellence, que l’on trouve un
modèle dont pourrait s’inspirer l’Europe. C'est du
moins l'avis de Roland Reis, maire socialiste de la capitale
alsacienne, qui a soutenu cette thèse lors d'un colloque
organisé fin mars à Fès pour débattre du
statut juridique de l'Islam en Europe. Qu’en est-il exactement ?
Le chantier de la futur mosquée de Strasbourg
Le concordat et le droit local en Alsace-Moselle
En Alsace-Moselle, la séparation des pouvoirs religieux et politiques est « imparfaite » : la loi de 1905 sur la laïcité, qui s’applique en
France de l’intérieur (selon le terme consacré
à Strasbourg), n’est pas valable ici. En effet, en 1905,
l’Alsace était allemande. Aujourd’hui encore, la
région est soumise à une juridiction locale, à
laquelle a été intégré par la suite le
concordat signé par Napoléon avec le Vatican en 1801. Ce
concordat, avec les modifications dont il a ensuite fait l’objet,
prévoit un système comptant quatre cultes reconnus
(catholique, protestant, calviniste et, par la suite, juif)
intégrés dans le système étatique.
«
Quelqu'un qui ne partage pas forcément la foi islamique peut-il
étudier le Coran pour des raisons purement philologiques »
L’enseignement religieux est
dispensé dans les écoles, les ministres du culte sont
rémunérés par l’Etat, les cultes
bénéficient de subventions publiques, il existe des
facultés de théologie publiques (qui forment les
ministres du culte) et le président de la République est
habilité à nommer les évêques. Ainsi, la
grande mosquée de Strasbourg, dont la construction doit
débuter sous peu, jouira, comme l'a décidé le
conseil municipal, d'une subvention représentant 10 % du
coût total des travaux (858 000 euros sur 8,58 millions d'euros).
Saïd Aalla, président de la Fondation Grande mosquée
de Strasbourg, nous confirme qu'il faut ajouter à cela 8 % du
montant, subventionnés par le conseil régional et
général, ce qui représente en tout 26 % du
coût total des travaux.
Said Aalla | (FB)Olivier Bitz, le très jeune adjoint au maire de Strasbourg chargé des cultes, partage la vision de Roland Reis : «
L’Alsace-Moselle repose sur une longue tradition de
tolérance : le fait que nous gérons tout de
manière ‘tranquille’ en fait effectivement une zone
d’expérimentations. » Selon Aalla, Strasbourg
à elle seule compte douze à quinze mille musulmans. Ils
sont 140 000 dans la région toute entière. Ces chiffres
ne représentent évidemment que des estimations
puisqu'ici, tout comme dans le reste de la France, les statistiques « ethniques » sont interdites.
Bitz estime à environ 27 le nombre
de mosquées en région urbaine, en tenant compte des
garages et des petits appartements qui sont utilisés à
cet effet. La ville de Strasbourg « traite » déjà l’Islam comme un culte reconnu, même si,
d’un point de vie juridique, ce n’est pas le cas. A
l’heure actuelle, ni la commune, ni l’Association pour la
Grande mosquée ne souhaitent intégrer formellement cette
religion dans le statut, comme me le confirment tant Bitz que Aalla.
Mais qu’est-ce qui rend cette situation si particulière et
si « européenne » ?
Une faculté pour s'adapter à l’Islam
C’est à
l’université Marc Bloch que se trouve la réponse
à ces questions. Dans le département de théologie
catholique, je rencontre François Boespflug, dominicain et
professeur d'histoire comparée des religions. «
En 1993, j’ai lancé une pétition en vue de
créer une faculté de théologie islamique, soumise
aux mêmes droits et obligations que les autres. Ainsi, pour
pouvoir enseigner dans cette université, un professeur doit
disposer de tous les diplômes reconnus par l’Etat
français dans les institutions publiques. Pour qu’une
faculté de théologie islamique fasse sens en France, elle
doit proposer l’enseignement de matières qui offrent aux
étudiants une ouverture d’esprit vers des thèmes
autres que le Coran ou les hadits (comme l’histoire
comparée des religions et des textes sacrés,
l’étude des écrits apocryphes du Coran, etc.)
»
Le projet s’est soldé par un échec
parce que, selon le professeur, la volonté profonde faisait
défaut dans le chef de la communauté musulmane.
L'université Marc Bloch à Strasbourg. | (Marco Marucci/http://www.reflectz.org/)
François Boespflug estime pour sa
part qu’il se peut que les musulmans, à l’instar des
juifs (qui ont refusé d’avoir une faculté),
n’aient pas souhaité devoir soumettre son corps
professoral « à des critères
universitaires, par essence laïcs. C’est peut-être
là le nœud du problème : admettre que quelqu'un qui
ne partage pas forcément la foi islamique puisse étudier
le Coran pour des raisons purement philologiques. » Saïd
Aalla, lui, est tout à fait favorable à cette
idée. Il me dit que ce sont les musulmans eux-mêmes qui
réclament une faculté de théologie et que
l’association pour la grande mosquée est d’accord,
aujourd’hui, tout comme il y a quinze ans déjà : «
Si nous voulons développer un Islam européen, il faut
absolument que nous prenions des mesures pour former nos responsables
religieux ici, plutôt que d'envoyer les candidats étudier
à l’étranger ou pire, faire venir des gens
d’ailleurs. »
M’offrant quelques biscuits au miel,
il insiste sur le fait qu’il faut que les ministres du culte
soient conscients de l'importance d'un climat laïc et
multiculturel. « Si nous y parvenons, les
possibilités réelles de développer un Islam
européen existent. Un islam basé ici, avec une culture
intégrée ici. Nous avons besoin de gens qui ont
étudié ici et comprennent la culture européenne et
occidentale. »
Islam sous contrôle
« Aujourd’hui,
plus personne n’est marocain ou algérien… nous
sommes tous français, allemands, belges »
La question de la formation des imams est
en effet centrale, de même que celle de la création des
lieux de culte. Pourquoi ? Essentiellement pour éviter les
financements en provenance de l’étranger. Les pays
d’origine financent les communautés islamiques en Europe.
On se trouve là face à un problème de
contrôle et de pouvoir qui compromet toute indépendance
réelle, mais qui va souvent de pair avec une
nécessité d’ordre financier. Les catholiques, les
protestants et les juifs se sont implantés sur le sol
européen bien avant l'Islam, ils sont intégrés
dans le tissu économique et social, ce qui leur garantit de
disposer déjà de lieux de culte et de structures
associatives. Selon Saïd Aalla : « Aujourd’hui,
plus personne n’est marocain ou algérien… nous
sommes tous français, allemands, belges. Nous sommes tous
européens. »
En prenant congé de lui, je me dis que cette « non laïcité » de Strasbourg n’est autre qu’une super-laïcité,
ce que personne n’a compris dans la France de
l’intérieur. Personne, sauf peut-être Nicolas
Sarkozy qui, depuis quelques années, évoque la
construction d'un « Islam républicain ».
Un Islam très européen, très étatique,
très laïc. Très contrôlé aussi.